LA GRATUITÉ
Une épidémie aigüe à Lyon ?
Les candidat-e-s aux élections municipales et métropolitaines à Lyon ont lancé une étonnante course à la gratuité. Tout y passe : gratuité des transports plus ou moins étendue, gratuité de la cantine scolaire, gratuité des fournitures à l'école, gratuité des tickets de stationnement, gratuité des musées... Plus surprenant encore, certaines propositions se retrouvent de façon quasi identiques dans les programmes de la gauche radicale comme de la droite lyonnaise.
Cette véritable épidémie de gratuité a de quoi interroger, alors que le recours à la gratuité est, le plus souvent, contreproductif, inefficace et injuste socialement du point de vue économique, comme le reconnaissent l'immense majorité des travaux académiques.
Prenons l'exemple de la gratuité des cantines scolaires. En apparence, il s'agit de favoriser l'accès à un repas équilibré pour les familles modestes, mais en réalité la mesure est inefficace, tout simplement parce que des tarifs sociaux existent déjà : rendre la cantine gratuite "pour tous" ne bénéfice pas à ceux qui en ont le plus besoin, mais aux ménages des classes moyennes et supérieures, qui payaient auparavant pour une prestation qu'elles ne vont plus payer désormais. Seule une gratuité ciblée sur les publics qui en ont vraiment besoin à du sens, comme le pratiquent déjà de nombreuses politiques publiques.
Pire, cette mesure est contreproductive, car chaque fois que la gratuité est appliquée elle favorise la saturation du service public concerné : les enfants qui pouvaient déjeuner chez eux sans difficulté vont davantage fréquenter la cantine, et allonger les files d'attente de services publics déjà en grande difficulté. C'est exactement le même problème pour la gratuité des transports, qui sature le réseau au mauvais moment, et dégrade la situation de tous.
Enfin, la gratuité est injuste, car il n'y a jamais en réalité de "repas gratuit" selon l'expression des économistes : si on ne fait plus payer la cantine aux ménages qui ont des revenus suffisants, elle est donc financée par le budget général de la ville, au détriment actions sociales que l'on pourrait mener avec ces montants. En réalité, les bénéficiaires de la gratuité sont avant tout les ménages les plus aisés : on leur transfère une partie des recettes fiscales en ne leur faisant plus payer l'accès au service de restauration. C'est une "redistribution à l'envers" qui n'a pas de sens du point de vue social.
Alors comment comprendre que les candidat-e-s multiplient les propositions de gratuité si ces mesures sont injustes, inefficaces et contreproductives ? De quoi l'épidémie de gratuité est-elle le nom ?
Risquons une hypothèse : annoncer la gratuité d'un service public existant, c'est une mesure très simple à présenter, facile à expliquer en quelques secondes à des citoyens, et qui peut être contre ne rien débourser ? Les candidat-e-s lyonnais-e-s multiplient donc les propositions sur la gratuité, car elles trouvent un écho médiatique facile.
C'est beaucoup plus simple, pour ceux qui ne voient plus la politique que sous l'angle du marketing, que de faire des propositions réalistes et efficaces, mais plus difficiles à concevoir et plus complexe à expliquer. La gratuité, c'est le nom de la facilité en politique, qui donne l'illusion que les élu-e-s agissent ; c'est l'autre nom de la démagogie.
Les lyonnaises et les lyonnais n'ont pas besoin de "gratuité", mais d'élu-e-s soucieux d'utiliser rigoureusement l'argent public, pour redonner un peu de confiance en la politique.